Les traits argent Je n'ai pas l'habitude de parler de mes tableaux, c'est à eux de prendre la parole en quelque sorte, mais j'ai maintes fois entendu que quelques tableaux étaient difficiles d'accès en raison de l'entremêlement de traits désordonnés, comme par exemple sur « Paris la nuit: en attendant le concert » et « Paris la nuit: le pont des arts ».

Si vous vous dites que c'est du « gribouillage » sans rapport avec le monde réel dans lequel nous vivons, voici quelques photos qui tentent de vous montrer ce que je vois dans mon quotidien et qui est une de mes sources d'inspiration. Elles sont prises dans le S-Bahn (l'équivalent du RER) à Berlin, à la station Alexanderplatz pour être précis, et dans le métro à Paris. Ca n'est qu'un exemple, mais ces graffitis sur les vitres sont les plus évidemment en rapport avec cette partie de ma peinture, et les plus faciles à vous montrer comme illustration de mes propos.
Ensuite, je me suis aperçu que, évoluant en trois dimensions, le trait pouvait être vu de l'intérieur, ou de face, et que je devais donc aussi représenter des masses, des taches etc... Mais dans cette représentation il me manquait un élément pour obtenir que les choses puissent apparaître ou disparaître selon le point de vue du spectateur. D‘une certaine façon, je tentait de créer un univers, j'écrivais une genèse, modestement celle de ma peinture, et il fallait que l'univers qu'elle constituerait contienne un nombre infini de possibilités, qu'il soit complet, cohérent, interactif.

D'autre part je remarquais dans tous les graffitis, que je regardais toujours avec beaucoup d'attention, que les aérosols de peinture argentée étaient de plus en plus utilisés, jusqu'à complètement supplanter la couleur. J'aimais beaucoup ces dessins argent ou aluminium, mais ça n'était encore là que de grands aplats sans beaucoup de force, et surtout c'était quelque chose d'extérieur, je n'éprouvais pas le besoin d'intégrer ça à ma peinture. Quand j'ai commencé à peindre, il ne s'agissait pas pour moi de marcher sur les sentiers que d'autres avaient défrichés. J'étais présomptueux, j'avais le temps, personne ne savait que je peignais, je pouvais donc me lancer les défis les plus grands sans rien devoir et sans rien craindre. Puisqu'on avait peint la réalité physique puis les symboles, les impressions, l'abstraction de la réalité, que me restait-il à explorer? J'ai senti qu'il faudrait que j'essaie de peindre l'invisible, en quelque sorte la dimension spirituelle de la vie, et ce qui venait en premier lieu c'était les liens invisibles qui unissent les êtres. C'était un peu sot, et même finalement éculé, mais j'avais déjà fait l'expérience de la transmission de pensée et de choses un peu étranges, il ne s'agissait donc pas pour moi d'une chimère mais d'une autre dimension de la réalité. Et puis des tas de forces nous traversent, l'électricité, la force magnétique, les ondes par exemple, invisibles aussi, et nous relient aux objets, à tout ce qui est. 

J'ai naturellement utilisé la ligne pour matérialiser ces liens, comme des traces d'énergies de toutes natures qui en se rencontrant créent des zones plus denses et nous permettent ainsi de voir leur lumière et donc des formes. Ca n'était pas une théorie, mais une recherche picturale. Est-ce que je pourrais arriver à quelque chose à partir de cela? C'est ma nièce Caroline qui a provoqué chez moi, sans le savoir, un déclic à son retour du Cap-Nord. Elle me montre un jour un album photo qu'elle a fait et sur lequel elle a écrit en regard des images quelques commentaires au marqueur argent. Je vois mal ce qui est écrit, j'oriente le classeur vers la lumière et là, tout est visible, net et lumineux et compréhensible. Mais aussi, trop de lumière et tout disparaissait, et puis l'ombre les révélait aussi, ils paraissaient noirs à la lumière et blancs dans l'ombre, selon l'angle de la lumière et du regard. Moi qui suis sensible au sens  des choses, aux signes, aux mystères, j'avais là un outil remarquable.

J'ai alors également réalisé que tout le monde écrivait désormais ses voeux d'anniversaire ou de bonne année avec ce type de marqueurs.  J'ai ainsi pensé que c'était un médium de mon époque, comme la couleur en tube et l'acrylique avaient été pour la fin du 19ème et le début du 20ème.

J'ai presque immédiatement intégré les traits argent dans ma peinture, d'abord sur papier, puis sur toile, seuls ou avec l'acrylique, et aussi avec des crayons à papier et des pointes billes. En plus de ce jeu avec la lumière qui exprime pour moi la subjectivité, l'impermanence et bien d'autre choses, ils me permettent d'introduire une nervosité et un coté incisif qui sont nécessaires me semble-t-il à la luminosité et à l'expression d'une palette complète de ressentis et d'interprétations. Alors voilà, les traits inscrits sur les murs, gravés sur les vitres et les surfaces métalliques, me semblent être l'énergie de la matière et l'énergie spirituelle affleurant à la surface du réel, révélée par des voyous en mal d'existence, pour moi peut-être des artistes qui sont des voyants. J'ai cherché seul longtemps, mais je remarque de plus en plus de ces signes, de ces traces, dans mon univers quotidien, dans la rue, le métro, sur les affiches, et je suis devant eux comme un tunnelier ayant creusé des années sous terre et voyant soudain le mur en face de lui s'ouvrir et des visages d'autres tunneliers lui sourire. Voyez par exemple cette publicité pour l'i-pod, ou la façade du ministère de la culture rue de Rivoli à Paris. Mes traits sont aussi là pour rappeler les lignes omniprésentes dans notre quotidien mais auxquelles on ne porte pas attention: enchevêtrements des lignes des ombres, des éclats de lumière, éraflures, délimitations entre parties sèches et humides, traces de roues, branches d'arbres, architectures. Des tas de lignes pour certaines évidentes, mais infiniment plus nombreuse, quand on regarde bien, que ce qui est généralement représenté. Nous nous faisons une image simple du réel, car nous n'avons pas besoin de toutes ces informations à chaque instant. J'essaie de créer des images plus proches de la réalité sans y coller. Il est difficile de retracer 20 ans d'expérience en quelques lignes. La peinture ne s'enferme pas facilement dans des phrases. De plus, il ne m'appartient pas, ça serait vain dans tous les sens du terme, de théoriser moi-même sur ma peinture, mais si ces quelques éléments peuvent intéresser quelqu'un, je ne connais personne qui puisse vous les dire à part moi. Post-scriptum 
Alors que je me promène boulevard des Batignolles en ce mardi post-électoral, en me disant que décidément je devrais ré-écrire ce texte sur mes traits argent, qui me paraît  confus et sans charme, je trouve là, entre deux bancs du terre-plein central, deux enfants qui poussent des petites voitures en métal. Ils ont tracé à la craie sur l'asphalte des routes extraordinaires, sur environ 30 mètres carrés, dans un entremêlement indescriptible, je n'ai jamais vu une chose pareille, et évidemment je n'ai pas pris mon appareil photo. Ils poussent leurs voitures sur ces chemins indiscernables, pouvant à chaque instant choisir parmi un nombre presque infini de directions. Je suis stupéfait et émerveillé. Je souris. Mes traits sont aussi une prolongation peut-être, une intégration, des travaux tardifs de Jean Dubuffet (les non-lieux) et de ceux de Cy Twombly. Mes traits sont enfin et surtout là parce qu'ils sont nécessaires à certains de mes tableaux qui sans eux ne seraient pas aboutis. Et à vrai dire, je ne sais pas vraiment entièrement pourquoi.  » retourner au blog